Vie de créatrice

Je n’arrive pas à dormir : derrière les mots de Malū Torez

Aujourd’hui, je ne vais pas vous parler de réglages de stream, de live ou directement de jeux vidéo, même si ces univers restent, indirectement, présents dans cet article. J’avais envie de sortir un peu de mes sujets habituels pour vous parler d’un livre, mais aussi de la personne qui l’a écrit.

Publié le 23 juillet 2026 chez DashBook, Je n’arrive pas à dormir est le récit autobiographique de Malū Torez, que l’on appelle aussi « La Torez ». Créatrice de contenu (mais pas que), présente notamment sur TikTok et Twitch, elle revient, à travers ses souvenirs, ses réflexions, ses poèmes et plusieurs photos d’enfance, sur son parcours et sur ce qui l’a construite.

Couverture du livre Je n’arrive pas à dormir de Malū Torez
Je n’arrive pas à dormir, de Malū Torez, publié chez DashBook.

Je n’ai pas lu Je n’arrive pas à dormir d’une traite. Non pas parce que son écriture est difficile d’accès, mais parce que ce que Malū Torez y raconte est parfois très dur à recevoir. Je suis très sensible, et certains passages m’ont profondément bouleversée. J’ai donc pris mon temps, tout au long du mois d’août, pour avancer dans cette lecture, faire des pauses et laisser certains mots redescendre avant de poursuivre.

Une fois la dernière page tournée, je n’avais pas seulement envie de donner mon avis sur le livre. Je voulais comprendre comment des textes d’abord écrits pour soi, parfois gardés secrets pendant des années, avaient fini par former un ouvrage destiné à être lu par d’autres personnes. Malū a gentiment accepté d’échanger avec moi sur son processus d’écriture et sur tout ce qui se passe lorsqu’un texte aussi personnel devient public.

Un livre que je n’ai pas voulu lire trop vite

Dans Je n’arrive pas à dormir, Malū revient sur des morceaux de sa vie et sur les traces qu’ils ont laissées dans sa manière de grandir, d’aimer et de se construire. Ce qui m’a particulièrement marquée, ce n’est donc pas seulement ce qu’elle raconte, mais tout ce que l’on comprend entre les lignes.

Sans entrer dans le détail, le livre aborde de nombreux sujets : la précarité, les traumatismes, la santé mentale, l’identité de genre, les relations familiales et amoureuses, mais aussi la manière de se reconstruire.

Je pourrais revenir plus précisément sur chacun de ces thèmes, mais cela m’obligerait à raconter à la place de Malū certaines parties de sa vie. Je préfère donc volontairement rester vague et vous laisser les découvrir comme elle a choisi de les écrire. Pour comprendre toute la portée de son parcours et les liens qui se créent au fil des chapitres, le plus juste reste encore de lire ses propres mots.

Ce que j’ai aimé dans l’écriture de Malū, c’est qu’elle reste accessible, même lorsqu’elle parle de choses très difficiles. Elle ne cherche pas à compliquer ses phrases ni à en faire trop pour provoquer une émotion. Elle raconte, elle pose les mots, et ce qu’ils contiennent suffit largement.

Cette simplicité n’empêche pas son écriture d’être très imagée. Quelques expressions suffisent à rendre visibles des émotions et des relations pourtant complexes. Ces images ne sont pas là pour embellir ce qu’elle raconte, mais pour nous permettre de le comprendre autrement.

Cette façon d’écrire crée un contraste fort : les mots restent fluides et accessibles, alors que les réalités racontées sont parfois difficiles. Malū ne force pas l’émotion et ne dicte pas au lecteur ce qu’il doit ressentir. Elle lui laisse simplement ses mots, avec toute leur honnêteté.

Le soin apporté au livre se retrouve également dans sa forme. Pour certaines parties du texte, Malū a notamment choisi une typographie qu’elle décrit comme « enfantine ». Le cintre sur la couverture, son année de naissance et les photos de son enfance ont eux aussi été pensés avec soin. Tous ces détails participent au récit et font de ce livre un objet qui lui ressemble vraiment.

Livre Je n’arrive pas à dormir de Malū Torez ouvert au chapitre 2 avec son marque-page
Le chapitre 2 de Je n’arrive pas à dormir de Malū Torez, et son marque-page qui a suivi ma lecture.

Grandir dans une famille d’« écorchés vifs »

Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la justesse avec laquelle Malū parle de ses parents. Elle ne cherche pas à régler ses comptes ni à dresser un portrait uniquement négatif de sa famille. Elle raconte ce qu’il y avait de bon, mais aussi ce qui lui a fait du mal, sans utiliser l’un pour effacer l’autre.

« J’ai grandi dans une famille d’écorchés vifs, avec des bagages émotionnels trop présents. Mais à la fois, pudiques et solitaires. »

L’expression « famille d’écorchés vifs » me paraît particulièrement juste. Elle montre que chacun arrive avec ses propres blessures et que personne n’est présenté comme entièrement mauvais. Mais elle ne minimise pas pour autant les conséquences de cet environnement sur l’enfant qu’était Malū.

Il y a surtout une contradiction très forte dans ce passage : les émotions sont partout, à travers ces « bagages émotionnels trop présents », mais il reste presque impossible de parler des siennes. Quelques lignes plus loin, Malū décrit un climat familial dans lequel les émotions peuvent être perçues comme des caprices, puisque « tout le monde souffre également ». Ce qui pourrait normalement créer de l’écoute produit ici l’effet inverse : la douleur individuelle finit par ne plus trouver sa place.

C’est ainsi que je comprends les bases toxiques dont Malū parle dans son ouvrage. Pas simplement comme une succession de mauvais souvenirs, mais comme un apprentissage faussé des émotions et des relations. Lorsque ce que l’on ressent est régulièrement minimisé, comment apprendre ensuite à reconnaître ses propres limites, à savoir ce qui est acceptable ou à ne pas trop donner aux autres ? Le livre montre que ces bases ne disparaissent pas simplement en grandissant : elles continuent d’influencer la manière de se construire et d’aimer.

Plus loin, Malū montre comment elles ont pu se prolonger dans ses relations amoureuses :

« Leurs failles devenaient pour moi des défis à relever, des obstacles que je pensais pouvoir surmonter par amour et dévouement. »

Mis en regard du passage sur son enfance, cet extrait prend une autre dimension. Malū ne dit pas simplement qu’elle a rencontré des hommes qui lui ont fait du mal. Elle analyse aussi le rôle qu’elle s’était elle-même attribué dans ces relations : celui d’une « guérisseuse » ou d’une « réformatrice ».

L’amour devient alors une mission. Les blessures de l’autre ne sont plus perçues comme un signal invitant à se protéger, mais comme des problèmes qu’elle pourrait résoudre en aimant davantage, en aidant davantage, en donnant davantage. Deux mots normalement très positifs, « amour » et « dévouement », prennent ici un sens beaucoup plus ambigu.

C’est ce lien entre l’enfance et les relations qui m’a particulièrement intéressée. Il ne s’agit pas de ne pas savoir aimer, mais d’avoir appris que l’amour pouvait aussi consister à supporter, réparer ou se sacrifier. Cela rejoint ce que Malū m’a confié pendant notre échange : pendant longtemps, elle a beaucoup trop donné.

Les poèmes comme prolongement du récit

Les poèmes occupent une place à part entière dans le récit, dont ils prolongent la dimension émotionnelle. La prose permet à Malū de raconter, d’expliquer et de remettre les événements dans leur contexte. Les poèmes, eux, laissent davantage de place à ce que ces événements ont produit en elle.

Parmi eux, L’Écho de ton amour est l’un de ceux qui m’ont le plus marquée. Malū y parle d’un amour qui ne peut pas réellement exister, mais qui ne disparaît pas pour autant. Tout le poème repose sur cette contradiction : l’absence n’efface pas la présence de l’autre, et l’impossibilité de la relation n’empêche pas le sentiment de continuer à vivre.

« Un amour impossible, mais constant.
Dans la douleur douce de l’absence. »

L’expression « douleur douce » résume particulièrement bien cette ambiguïté. La douleur vient de ce qui ne peut pas être vécu, tandis que la douceur reste attachée au souvenir et à ce que cet amour a représenté. Même absent, l’autre continue d’exister sous la forme d’un « écho ». Il ne reste pas une présence réelle, mais une trace.

Les oppositions traversent tout le poème : le rêve et la réalité, l’union et la séparation, la présence et l’absence, l’espoir et l’impossibilité. Les rimes très présentes lui donnent aussi un rythme presque musical, qui contraste avec ce qu’il raconte. C’est là que je retrouve ce mélange entre le tragique et le poétique qui correspond si bien à Malū.

Pour moi, ces poèmes sont indissociables du reste du livre, parce qu’ils lui ressemblent. Ils ne viennent pas rendre son histoire plus jolie ni adoucir ce qu’elle raconte. Ils montrent simplement une autre partie de sa manière de ressentir et de s’exprimer. Là où le récit nous aide à comprendre son parcours, les poèmes nous permettent davantage de le ressentir.

Des textes épars devenus un livre

Lorsque je demande à Malū à quel moment elle a compris que ses textes pouvaient devenir un livre, sa réponse est simple : il n’y a pas vraiment eu de moment précis. L’envie d’écrire un livre l’accompagne depuis toujours, mais sans projet clairement défini ni idée précise de ce qu’il deviendrait.

Cette envie commence à se concrétiser il y a environ deux ans, alors qu’elle traverse une période compliquée sur le plan de la santé. « Le pire moment pour commencer un projet », résume-t-elle. L’écriture avance progressivement, puis connaît une période décisive entre octobre 2025 et mai 2026.

Certains textes avaient déjà été posés sur le papier, tandis que d’autres sont venus plus tard, à mesure que le livre prenait forme. Pendant longtemps, ils n’étaient pas destinés à être lus. Malū avait même peur que quelqu’un tombe dessus.

Pourtant, dès le collège, Malū prenait déjà la plume pour écrire des poèmes, souvent très sombres. Elle s’est également essayée à la fanfiction. Mais dans ces premiers récits, elle n’était pas omniprésente. Avec Je n’arrive pas à dormir, la démarche est différente : cette fois, c’est elle qui se retrouve au centre de ce qu’elle raconte.

Dans son processus d’écriture, Malū utilise principalement la dictée vocale et rassemble également ses textes dans les notes de son téléphone. Cette méthode, adoptée notamment pour des raisons de santé, lui permet de poser plus facilement les mots lorsqu’ils arrivent et de rendre toute la démarche plus accessible.

Le livre ne s’est pas écrit dans l’ordre, chapitre après chapitre. Sa construction s’est faite par petites touches, à partir de courts passages qui ont progressivement formé un schéma dans son esprit. Certains souvenirs sont revenus avec beaucoup de précision, notamment ceux liés à ses parents ou à certains moments vécus autour du jeu vidéo. La structure s’est donc d’abord construite mentalement, avant que tous ces fragments ne trouvent leur place dans le livre.

Cette construction n’impose cependant pas une lecture linéaire. Malū précise que chacun peut parcourir les différentes parties dans l’ordre qu’il souhaite et commencer par celles qui l’attirent le plus.

Les poèmes ont suivi une logique un peu différente. Environ 80 % existaient déjà avant le projet, tandis que les autres ont été écrits spécialement pour l’accompagner. Tous ses anciens textes ne sont pas présents dans le livre : certains étaient trop sombres pour y être intégrés. Et si celui-ci est désormais terminé, elle, de son côté, continue toujours à écrire.

Un « cri de vérité » qui ouvre vers la suite

Quand je lui demande ce qu’elle aimerait que les lecteurs comprennent, Malū n’a pas vraiment de réponse précise. Elle n’a pas écrit ce livre pour transmettre une leçon ou imposer une interprétation. Elle parle plutôt d’un « cri de vérité ».

Le titre Je n’arrive pas à dormir est lui aussi directement lié à son vécu et aux conséquences des violences qu’elle a subies sur son sommeil. Mais le livre ne se limite pas à ce qui lui est arrivé. Il cherche aussi à comprendre comment elle s’est construite avec ces expériences et comment elle peut désormais avancer autrement.

Page de titre du livre Je n’arrive pas à dormir de Malū Torez
La page de titre, à l’ouverture du livre.

Cette réflexion se retrouve jusque dans la dernière phrase :

« La vie n’est pas un chef-d’œuvre achevé, c’est une toile qui apprend à aimer ses propres fissures. »

Cette image résume particulièrement bien la reconstruction racontée par Malū. Elle ne consiste pas à effacer les fissures ni à prétendre qu’elles n’existent plus, mais à apprendre à vivre avec elles et à les regarder autrement.

Le choix du verbe « apprendre » me paraît important. Il ne présente pas l’acceptation de soi comme une étape définitivement franchie, mais comme un mouvement qui continue. Malū ne referme donc pas son livre en affirmant que tout est désormais réglé. Elle reconnaît plutôt que sa vie reste en construction, sans que cela l’empêche d’avoir de la valeur.

Le livre aborde des sujets difficiles, mais ce n’est pas uniquement ce qu’il en reste une fois la dernière page tournée. Dans les derniers chapitres, Malū ouvre sur une réflexion beaucoup plus positive et encourageante autour de la reconstruction et du développement personnel.

Il n’est pas question d’effacer ce qui a été vécu ni de promettre que tout finit par disparaître. Il s’agit plutôt d’apprendre à mieux se comprendre, à reconnaître ses propres mécanismes et à construire autrement la suite. Une réflexion dans laquelle chacun peut trouver quelque chose qui résonne, quelle que soit son histoire.

Une fois le livre publié, Malū a pourtant eu du mal à réaliser que d’autres personnes pouvaient désormais le lire. Son entourage connaissait déjà son histoire et savait qu’elle travaillait sur ce projet, mais, à ce jour, elle n’a reçu aucun retour de ses proches. Elle me confie aussi que certains retours restent encore trop en surface par rapport à tout ce qu’elle a déposé dans ces pages.

Publier ce livre représente ainsi pour Malū « la fin de quelque chose et le début d’autre chose ».

Une identité d’autrice qui se construit

Avant même sa sortie, les précommandes de Je n’arrive pas à dormir avaient déjà permis de dépasser les 500 exemplaires vendus, un premier cap symbolique pour ce premier ouvrage.

Et quand je demande à Malū si elle se considère aujourd’hui comme une autrice, sa réponse reste partagée : oui et non. L’écriture a toujours été une passion, mais cette nouvelle identité doit encore mûrir pour qu’elle se l’approprie complètement. Pour ma part, après avoir découvert ses mots et tout le travail qui se cache derrière ce livre, la réponse me paraît beaucoup plus simple : elle l’est.

Et l’écriture ne devrait pas s’arrêter là. Malū réfléchit déjà à plusieurs projets qui, cette fois, ne parleront pas forcément d’elle : une bande dessinée, un livre autour du développement personnel ou encore un roman avec une histoire entièrement imaginée. Rien n’est encore fixé, mais les idées sont bien présentes.

Ce que je garde de cette lecture

Je trouve toujours étrange de dire que j’ai « aimé » un témoignage lorsque ce qu’il raconte est aussi difficile. Je n’ai évidemment pas aimé ce que Malū a traversé. En revanche, j’ai aimé sa manière de l’écrire, la place laissée aux poèmes et la sincérité qui traverse l’ensemble du livre.

Une fois le livre refermé, certains passages ont continué de m’accompagner. Mais ce que j’en retiens n’est pas uniquement lié à ce que Malū a traversé. Ce qui m’inspire, c’est la manière dont elle continue d’avancer et de construire malgré tout, sans prétendre que tout est réglé. Elle est toujours là, elle écrit, elle crée et elle fait naître de nouveaux projets. Son parcours me rappelle que l’on peut continuer à construire, tout en ayant encore des difficultés à traverser. C’est sans doute ce que je garde de plus encourageant de son témoignage.

Merci à Malū d’avoir choisi de partager son expérience et d’avoir accepté de revenir avec moi sur la naissance de ce livre. Si cet article vous a donné envie d’en découvrir davantage, je ne peux que vous encourager à lire ses propres mots.

Comédienne, streameuse, artiste : Malū peut désormais ajouter avec certitude une nouvelle corde à son arc, celle d’autrice.


Découvrir le livre et retrouver Malū Torez

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